Cent ans de la Révolution Russe (4) – Lénine et Trotsky

Léon Trotsky revient en Russie

Trotsky qui avait été expulsé de France, puis embarqué vers les USA depuis Irún, vit à New York quand la révolution russe éclate. Lui, qui avait été le Président du premier soviet de l’histoire, lors de la révolution de 1905, à Pétersbourg, revient en mai 1917. Muni des visas russe et britannique nécessaires, il a pourtant été arrêté par des policiers à Halifax, au Canada, ou il a été interné dans un camps pendant un mois, suite aux manœuvres de Milioukov, alors encore en poste(1).

Dès son arrivée à Pétersbourg, comme Lénine, il doit faire face à la calomnie menée par les journaux de la réaction, « républicains » ou tsaristes. Les bolcheviks rendent coup pour coup et impulsent une campagne pour le retour de tous les exilés qui le souhaitent, dénonçant l’obstruction du gouvernement provisoire et des autres gouvernements impérialistes, français et britannique, « alliés » de la Russie dans la boucherie.

Dès son arrivée à la gare de Finlande, il est patent que pour Trotsky, comme pour Lénine, « les soviets des députés ouvriers et soldats sont la seule forme possible de gouvernement ». Trotsky est rapidement admis au comité exécutif du soviet de Pétersbourg, sur la proposition des bolcheviks, mais les mencheviks et autres ne lui accordent alors qu’un rôle consultatif. Cependant, le rapprochement des vues de Lénine et de Trotsky est patent et, dès lors, leur coopération va aller en se renforçant, leurs organisations se rapprochant.

En quelques semaines, Lénine a, dans les faits, convaincu les bolcheviks de la justesse de ses thèses, avec l’aide des masses : leur mobilisation pendant les journées d’avril ont sauvé le soviet d’une tentative d’écrasement par la contre-révolution. Le ministre des affaires étrangères qui l’avait organisé, le KD Miloukov, est éjecté du gouvernement provisoire.

Lénine bataille pour parachever le réarmement du parti bolchevik, défendre la révolution contre les appels aux pogroms et les menées de la contre-révolution. En effet, celle-ci s’est adjointe le soutien officiel des « socialistes modérés » suite aux journée d’avril.

Le gouvernement provisoire est toujours présidé par le prince Lvov, dont le ministre de la guerre se nomme désormais A. Kérenski, membre du parti des SR (socialistes révolutionnaires), précédemment ministre de la justice, rejoint par les mencheviks, Tsereteli et Skobelev et des SR, dont Tchernov, à l’agriculture.

Le second gouvernement Lvov s’appuie donc sur des secteurs qui vont des cent-noirs (monarchistes et antisémites) qui forment l’aile droite des KD, aux mencheviks en passant par les octobristes (monarchistes constitutionnels), les KD, constitutionnels démocrates et les SR : ainsi se constitue un gouvernement de coalition contre-révolutionnaire qui a pour programme le jusqu’au-boutisme révolutionnaire.

Cependant, les journées d’avril ont montré que les secteurs prolétariens les plus avancés formulent déjà la nécessité de renverser le gouvernement provisoire pour que tout le pouvoir soit exercé par les soviets. Elles ont mis en lumière combien le parti bolchevik, tel qu’il était dirigé par Staline et Kaménev en février-mars, avait retardé sur les masses et, en conséquence combien Lénine a raison.

En mai, le parti bolchevik est en train de prendre toute sa place. Certes il est toujours minoritaire dans les soviets, mais sa voix porte de plus en plus et de plus en plus loin. Depuis mars, la révolution s’étend à toute la Russie, des grandes villes aux villes moyennes, puis aux campagnes, jusqu’aux plus petits villages. Des soviets se sont constitués partout, encore dominés le plus souvent par les mencheviks et les SR.

Le soviet de Pétersbourg vit sous la pression des masses qui penchent, elles, de plus en plus en faveur des bolcheviks, dans la capitale et à Moscou ; les mencheviks et les SR reconnaissent le gouvernement du prince Lvov dont ils participaient depuis le 15 mars par la personne de Kérenski.

Les paysans veulent la réforme agraire, au front les soldats veulent la paix ; le sentiment que leur sacrifice ne doit pas avoir été vain, sentiment sur lequel la bourgeoisie s’appuie pour continuer la guerre (le jusqu’au-boutisme révolutionnaire), ce sentiment s’estompe. Des ouvriers et des soldats de plus en plus nombreux se prononcent pour que « tout le pouvoir soit aux soviets ».

Les ouvriers, les soldats et même des éléments de la petite bourgeoisie, s’indignent de ce que le gouvernement provisoire refuse de proclamer la république ; ils s’indignent de plus en plus de ce que le gouvernement provisoire ajourne les réformes démocratiques, refuse d’accorder la journée de 8 heures – que les ouvriers imposent par la mobilisation – et repousse sans cesse la convocation d’une assemblée constituante à la fin de la guerre alors que, dans le même temps, il justifie la poursuite de la guerre par la nécessité de la gagner.

Un nouvel affrontement se prépare donc et la bourgeoisie lance des campagnes de calomnies contre les bolcheviks afin de tenter de regagner la confiance des ouvriers et des soldats et de créer un climat favorable à une nouvelle tentative de briser la révolution pour liquider le double pouvoir au profit du gouvernement provisoire.

Alors que se prépare le premier congrès des députés paysans de Russie et la VIIe conférence du POSD(b)R, à quelque jours de cette dernière, le CC adopte une claire résolution qui stipule ; « (…) « A bas le Gouvernement provisoire ! » n’est pas juste en ce moment car tant qu’au sein du peuple une majorité solide (c’est-à-dire consciente et organisée) ne se sera pas ralliée au prolétariat révolutionnaire, un tel mot d’ordre n’est qu’une phrase en l’air, ou bien conduit objectivement à s’engager dans une voie d’aventures.

Nous ne serons pour le passage du pouvoir aux prolétaires et aux semi-prolétaires que lorsque les Soviets des députés ouvriers et soldats adopteront notre politique et voudront prendre le pouvoir en main. ». Est-il possible d’être plus clairs quant à l’orientation de Lénine et de Trotsky ?


1. Sur cet épisode, voir : Ma vie, L. Trotsky, Gallimard 1953, folio, Paris p.333 et suivantes

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