Archives en défense du marxisme : la laïcité en question

Laïcité, archives de l'Internationaliste n°51 de mars 2004, pages 10 à 16

Les trois documents qui suivent ont été publiés en rubrique « Débats » dans l’Internationaliste n°51 de mars 2004, pages 10 à 16.

Ils ont été rédigés à un moment où, quinze ans après la chute du mur de Berlin marquant l’effondrement du stalinisme, une attaque généralisée se développe contre le marxisme, ses acquis théoriques et pratiques.

Cette attaque est menée par la bourgeoisie, on pouvait s’y attendre ; elle est menée aussi par des secteurs de « gauche » ou d’« extrême-gauche » qui, jetant le bébé du socialisme avec l’eau sale du bain stalinien, se lance à corps perdu dans une révision qui les amènent aujourd’hui à tenter de réhabiliter des doctrines petite‑bourgeoises comme celle de Proudhon.

Internationaliste n°51, mars 2004
  1. Avant-propos
  2. À propos de la « loi interdisant les signes religieux ostensibles » : « Quelle est la main qui se saisira de cette loi ? »
  3. Annexe, à propos de la religion

Avant-propos

Dès 1936, L. Trotsky avait envisagé l’avenir de l’URSS par l’alternative suivante : ou bien la classe ouvrière serait capable de renverser la bureaucratie stalinienne, de mener la révolution politique à la victoire en se réappropriant les soviets et l’ensemble du contrôle de l’URSS, ou bien la bureaucratie stalinienne serait le principal agent de la restauration capitaliste.

En 1989, le mouvement de la classe met à bas l’appareil stalinien, mais faute d’une internationale révolutionnaire, faute d’un parti bolchevik, la bureaucratie stalinienne, alliée à la bourgeoisie, a pu marcher ouvertement vers la restauration capitaliste.

En raison du poids du stalinisme dans le mouvement ouvrier jusqu’alors, la chute du mur de Berlin, l’effondrement du stalinisme, ont créé une réelle désorientation chez bien des travailleurs. Désorientation que la classe, par son mouvement pratique, commence aujourd’hui à surmonter, elle qui saisit de façon plus claire que jamais que les enjeux sont internationaux et que son avenir se joue à cette échelle-là.

Ce qui est beaucoup plus grave, c’est que la fin du stalinisme a amené nombre de militants à considérer que le marxisme était à remiser au rayon des accessoires obsolètes de l’histoire. Ils ont jeté le bébé (les acquis du marxisme et de plus de 150 ans de luttes du mouvement ouvrier) avec l’eau sale du bain (le stalinisme). Dès lors il est « naturel » que les vieux problèmes que l’on croyait réglés refassent surface. Il est « naturel » aussi que, la IVème Internationale restant à reconstruire, le mouvement communiste fasse en quelque sorte une rechute de sa maladie infantile.

De ce point de vue, le terrain a été préparé de longue date par les « théories » du « capitalisme d’Etat » ou de la « double nature » de la bureaucratie stalinienne. Théories qui, dans la pratique, se sont traduit par des tentatives aussi multiples que désespérées pour trouver des raccourcis et des substituts à la construction du parti révolutionnaire. D’où cette recherche fébrile de « nouvelles » avant-gardes, larges de surcroît, ou de « nouvelles » formes d’organisation permettant de dépasser les « vieux » syndicats et les « vieux » partis.

C’est à l’occasion de ces recherches « novatrices » qu’a été remis « au goût du jour » une vieille tendance de ce qu’il faut bien appeler par son nom : le centrisme petit-bourgeois, une variété de centrisme qui évolue, le plus souvent, vers la réaction. Désormais, faut-il organiser des mobilisations « radicales », éventuellement anticapitalistes, sûrement altermondialistes… Mais pour le socialisme ? Surtout pas !

Cette Internationale I 1/2, entre anarchisme et réformisme, entend transformer le monde, mais sans avoir à prendre le pouvoir. D’après elle, il ne faut surtout pas renverser la bourgeoisie car, telle une malédiction divine, le stalinisme ferait inévitablement son retour. D’ailleurs, « Lénine ne serait-il pas le père politique du stalinisme ? », se demande-t-elle, en concluant aussitôt que oui…

A ces conditions sine qua non, ne pas s’organiser en parti et ne pas conquérir le pouvoir, tout peut être bon : démolir la sécurité sociale ou l’école ? Il suffit de ressortir les vieilles élucubrations libertaires sur ces questions…! Et qu’importe si ces élucubrations correspondent aux objectifs libéraux et ultralibéraux. Bref, on peut faire la révolution, à condition de ne pas la faire réellement.

Spontanéistes et « anti-orgas » sont donc de retour. Chantres de l’interdiction d’interdire et de la liberté d’être, au choix, libre ou asservi, c’est selon. Ils font table rase du passé… celui de la classe ouvrière, de ses combats, de ses acquis théoriques, de ses conquêtes pratiques. La liberté d’expression doit être totale à condition que leurs propres contradicteurs soient condamnés au silence, quitte à recourir à l’intimidation.

Le vigoureux gauchisme d’outre-Atlantique est appelé à la rescousse. Celui qui s’appuyant sur l’empirisme et le pragmatisme a, pour son malheur, produit des gens comme N. Podhoretz ou I. Kristol (le père de W. Kristol). Ces militants ont apporté dans les années 60 et 70 leur caution « de gauche » au mouvement néo-conservateur US, marchant sur les traces d’un J. Burnham. Lequel Burnham, faut-il le rappeler, parti en 1940 de l’opposition petite-bourgeoise au sein du SWP des Etats-Unis, finira décoré de la médaille du Président des Etats-Unis, en 1982, de la main même de Ronald Reagan !

Enfin, « fin du fin », Lénine et Trotsky sont appelés à la barre pour témoigner contre Lénine et Trotsky. Rien que cela ! Cette révision du marxisme tend à envahir tous les terrains et se mue « naturellement » en une volonté de démanteler tout l’acquis du matérialisme dans les sciences humaines et de la nature.

Cette révision est une nouvelle illustration de ce que l’alternative « socialisme ou barbarie » posée par le Programme de transition, ne souffre pas de troisième voie. Ou bien la révolution socialiste avance, ou alors le monde, l’humanité dans son ensemble, recule. La révolte peut produire la révolution, si un parti révolutionnaire lui permet de vaincre. Sinon, la révolte débouche sur la contre-révolution.

Venant s’ajouter au questionnement de la classe ouvrière suite à la grève de mai-juin 2003, la question de la laïcité de l’école et de l’Etat revient au premier plan du débat dans ce pays, sur la base d’une provocation organisée par la bourgeoisie.

Sur ces deux plans, le positionnement de militants se réclamant – de plus en plus discrètement – du mouvement ouvrier révèle, du même coup, l’ampleur du « désarmement » théorique qui s’est opéré depuis 1989. La « gauche » dans son ensemble et « l’extrême-gauche » se seraient-elles ralliées aux thèses de « l’horizon indépassable du capitalisme », de la démocratie bourgeoise désormais « définitivement établie » ? Seraient-elles incapables de voir s’avancer la réaction qui, pour mieux se faufiler, prend pour nom « démocratie » ou « liberté » ?

L’article qui suit, intitulé « Loi interdisant les signes religieux ostensibles : Quelle est la main qui se saisira de cette loi ? » est le premier d’une série qui prétendent apporter une modeste contribution au débat nécessaire pour redonner au mouvement ouvrier sa boussole, la méthodede Marx, Engels, Lénine et Trotsky, en lieu et place d’un catalogue de leurs citations dépourvu, le plus souvent, de tout contexte historique.

À propos de la « loi interdisant les signes religieux ostensibles » : « Quelle est la main qui se saisira de cette loi ? »

Roi de Phrygie, Midas aurait reçu de Dionysos le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touchait. Monarque républicain sous la Vème République, J. Chirac transforme en merde toute les « causes » auxquelles il s’attelle, pour les démolir, sous prétexte de les défendre : il en a reçu le pouvoir de la défunte gauche plurielle.

Ainsi, la lutte contre le cancer, est-elle érigée en priorité nationale ? Le remboursement à 100% pour les malades prend du plomb dans l’aile ! Déclare-t-on nécessaire de « sauver » les retraites par répartition ? La loi Fillon leur donne le coup de grâce ! Faut-il également « sauver » la sécurité sociale et l’hôpital public ? L’ultra libéral ministre de la santé, J.-F. Mattéi, planifie leur éclatement et privatisation ! L’année 2004 est-elle déclarée « année de l’emploi »…? Aussitôt, les chômeurs sont-ils désignés comme coupables du chômage ! Et ainsi de suite, et etc., etc.

Et voilà que maintenant, J. Chirac se présente en ardent défenseur de la laïcité de l’Etat et de l’éducation nationale…! Mais qui peut croire, un instant, que les forces sociales et politiques, historiquement les plus hostiles à la laïcité, vont défendre ce qu’elles n’ont jamais cessé de combattre, ce qu’elles ont toujours proclamé vouloir détruire, ce qu’elles cherchent à liquider depuis un siècle ? Entre-temps, beaucoup préfèrent se concentrer sur « le voile », louvoyer et gloser sur la « laïcité », la « république », le « racisme » et « l’islamophobie », participant par là (oui, participant !) à la diversion organisée par Chirac et compagnie, acharnés à briser l’école publique pour mieux la privatiser.

Voilà l’arrière-plan d’un débat dès le départ truqué et biaisé, dans lequel s’enferrent bien des militants « de gauche » ou « d’extrême-gauche », ainsi que des « démocrates sincères » souvent manipulés par d’autres « démocrates », nettement moins sincères, ceux-là, qui revendiquent la liberté pour mieux y mettre fin… Dans un tel débat, les arguments de raison sont vite balayés par l’invective : intimidations, amalgames, provocations deviennent des armes de choix quand tous les repères historiques sont oubliés ou, pire encore, sciemment ignorés. Alors, des alliances contre nature s’ébauchent : s’étant laissés enfermer dans le « débat » pour ou contre le voile, pour ou contre la « loi interdisant les signes religieux ostensibles », bien des militants ont ignoré le piège qui leur était tendu et y sont tombés. A l’heure où l’Union Européenne reconnaît implicitement se construire sous la houlette du Vatican, pouvait-il en aller autrement ?

« Quelle est la main qui se saisira de cette loi ? » Le 15 janvier 1850, le républicain bourgeois V. Hugo posait la question à l’assemblée législative, à l’occasion du débat sur la liberté d’enseignement. Comment, en 2003, des militants communistes révolutionnaires pourraient-ils éviter de se la poser, cette question, alors que la bourgeoisie a engagé une remise en cause acharnée des acquis de la classe ouvrière et de l’ensemble des conquêtes démocratiques ? Le « parti clérical » d’alors aurait-il disparu ? Ou, simplement, s’est-il adapté à de nouveaux rapports de forces et a-t-il pris, aujourd’hui, de multiples visages ?

La question a pris une telle ampleur, qu’il est fort probable que ce texte ne soit que le premier d’une série destinée à rétablir un peu de clarté, et de méthode, dans ce débat. Débat très clairement lié à la révision dont le marxisme est l’objet, de façon systématique, y compris dans le domaine des sciences de la nature.

Berlin, 9 novembre 1989

Ce jour-là, le Mur de Berlin s’effondre. Encore 2 ans, et l’URSS éclate. La parenthèse du stalinisme se referme, mais le mouvement ouvrier dans son ensemble est désorienté, y compris une fraction significative de l’avant-garde révolutionnaire. Un vide politique apparaît que de multiples forces, liées pour la plupart au maintient de l’ordre, vont tenter de combler.

La bourgeoisie s’est préparée à l’affrontement ; elle a mis en marche un rouleau compresseur idéologique ultra libéral, sous tendu par la théorie de la « fin de l’histoire » et de la « victoire » du capitalisme régnant, désormais sans partage, sur le monde. Comme Machiavel en son temps, la bourgeoisie est convaincue que le peuple a besoin de croyances et d’un dieu, bien qu’elle estime, souvent, pouvoir s’en passer elle-même.

Les années 70 ont vu se développer une offensive convergente de l’ensemble des organisations religieuses, notamment via leurs courants intégristes. Chrétiens, juifs ou musulmans1, les sectes prolifèrent qui trouvent souvent leur origine au cœur de la citadelle impérialiste, les USA. Ces courants ont en commun de se poser comme réceptacle, voie de garage et d’enlisement, à tous ceux qui renonceraient à chercher une transformation de la société par des voies peu ou prou révolutionnaires. Il s’agit en effet d’un mouvement dialectique : la conscience de classe des opprimés malmenée, et les organisations ouvrières affaiblies par l’onde de choc de l’effondrement du stalinisme, les opprimés tendront à revenir au rassurant opium du peuple, la bourgeoisie se hâtant, bien sûr, de le leur fournir. Cela participe du mouvement de décomposition-recomposition qui saisit toute la société en période de crise politique majeure et durable.

Le retour du (au) religieux

On connaît le mouvement des « born-again », du « revival » autour du protestantisme, grâce au cas célébrissime de G. W. Bush, lequel prétend avoir personnellement vu dieu, en se réveillant d’une cuite mémorable dans les toilettes d’une boîte du Texas. Ces bruyants mouvements, les « born-again », se produisent régulièrement aux USA, généralement autour de situations politiques et sociales difficiles ; un peu comme les « épidémies d’apparitions » des catholiques en France (ou en Croatie), le plus souvent en relation avec l’agitation des milieux d’extrême-droite. Nous rattacherons à ce mouvement, les sectes qui se targuent de faire de la science une nouvelle religion (avec ou sans extra-terrestres). Tout cela, bien entendu, ne fait pas de ces chrétiens des révolutionnaires. Arrêtons-nous là pour les chrétiens et assimilés, sinon on va nous traiter de « christianophobes » ou nous taxer de « racisme anti-chrétien »2.

Il y a aussi des « born-again jew », des juifs3 minoritaires mais bruyants, eux aussi, saisis par un brutal désir de faire retour à la religion, souvent sous sa forme la plus intégriste, repli accompagné d’un communautarisme accentué, d’une certaine forme d’auto-ghettoïsation . Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, en a fait le constat avec inquiétude et sagacité, dans sa Lettre ouverte aux Juifs de France (Stock-Fayard, 2002), texte qui mérite une longue citation : « Cela peut être enfin l’une des conséquences paradoxales de l’effondrement des grandes idéologies laïques. Il faut se souvenir de ce qu’ont été le communisme pour la génération de nos pères, puis différentes formes de gauchisme pour la nôtre, celle qui avait vingt ans en 68. Beaucoup se sont convertis à un judaïsme combatif et exclusif, soit centré sur la synagogue, soit sur un sionisme d’autant plus agressif qu’eux-mêmes le vilipendaient jadis. D’anciens trotskistes ou maos qui s’époumonaient en mai 68 contre Israël (…) sont prêts aujourd’hui à vous sauter à la gorge si vous émettez le moindre doute sur la politique de gouvernement de Jérusalem. » (p.62-63). Tout cela, bien entendu, ne fait pas de ces juifs des révolutionnaires. Arrêtons-nous là pour les juifs sinon on va nous traiter de « judéophobes » ou nous taxer de « d’antisémitisme »

Globalement, le retour à l’islam correspond à l’occupation du vide laissé par l’effondrement du nationalisme arabe, et ceci en relation avec l’effondrement du stalinisme. En Iran, la révolution islamique n’a été islamique que parce que le Shah s’acharna, suite au renversement du gouvernement du stalinien Mossadegh, à détruire toute trace de mouvement lié de près ou de loin au marxisme. L’islam politique est loin de pouvoir se rattacher partout au même mouvement. Ainsi au Pakistan ou aux Philippines, par exemple. A fortiori, en Arabie Saoudite, où il est lié aux soubresauts d’un régime, miné, dans le cadre de la succession du roi Fahd. Ou tout simplement en Algérie, où d’importants secteurs du FLN, imitant le Boumedienne des années 70, ont tout fait pour se créer une opposition, à leur majesté, en promouvant l’islamisation et l’arabisation de la société (que cette opposition ait débordé le FLN, et pourquoi, sont des questions qui sortent du champ de cet article). Et tout cela, bien entendu, ne suffit pas à faire de ces musulmans des révolutionnaires. Bien ; pour l’instant, nous ne pensons pas devoir être traités « d’islamophobes » ou taxés de « racistes ».4

Petites précisions « lexicales »

La polémique qui fait rage et flèche de tout bois, entraîne certains protagonistes sur le terrain d’un à-peu-près lexical qui va au-delà du simple choix de synonymes visant à éviter des répétitions malséantes. Ainsi, utilisent-ils indistinctement les termes de « religion », « peuple », « culture » qui n’ont pas les mêmes valeur et signification. A moins de considérer qu’un peuple pratique forcément telle même religion, qu’il partage forcément tel même héritage culturel ! De là à considérer qu’ils doivent partager forcément tel même patrimoine génétique, il n’y a qu’un pas…! Mais les termes de « nation », « ethnie » ou « race » bannis du langage bienséant, car « politiquement incorrects » puisque connotés de droite ou d’extrême-droite, on fait ce qu’on peut pour ne pas révéler son véritable visage.

Précisons que pour nous, marxistes, le concept de « race » ne s’applique pas à l’humanité car c’est une aberration scientifique. Feu Stephen Jay Gould, biologiste et paléontologue américain, expliquait avec raison que l’espèce homo sapiens n’était pas assez ancienne pour s’être subdivisée en races, même si cette espèce a plus des quelque 6000 ans calculés à partir de la Genèse. Critiquer ce texte-ci, commun aux trois religions abrahamiques, va-t-il nous valoir d’être taxés de « judéo-christiano-islamophobes » ?

D’autres ont déjà apporté cette précision ; une « haine » et une « phobie » ce n’est pas la même chose, et la critique n’implique automatiquement ni l’une ni l’autre. Critiquer le christianisme reviendrait-il à dire du mal des Européens ? Mais tous les Européens ne sont pas chrétiens, tous les chrétiens ne sont pas européens, pas même « occidentaux » ! Critiquer l’islam reviendrait-il à dire du mal des Arabes ? Mais tous les musulmans ne sont pas Arabes, tous les Arabes ne sont pas musulmans ! Dans le débat actuel, l’emploi des termes « islamophobe » et « raciste » est à peu près aussi honnête que l’emploi, par Sharon et ses sbires, des termes « judéophobe » et « antisémite » : ce ne sont pas des arguments, ce sont des invectives. Ce qui est recherché, dans un cas comme dans l’autre, est de faire taire le contradicteur et le discréditer. Le discréditer non pas parce que ses arguments sont faux, ou mensongers ou excessifs, mais parce il est un contradicteur ; il n’est pas d’accord et il le dit : voilà son tort.

Pourtant, la libre confrontation des arguments est la base du débat démocratique, surtout entre militants ouvriers, et c’est tout de même mieux que de se taire alors qu’on n’est pas d’accord. Comme quoi, et nous avons eu souvent l’occasion de le constater, le stalinisme a pollué le mouvement ouvrier dans son ensemble, y compris ceux qui pensaient en être à l’abri. Tous les « démocrates » style Bush ou Chirac vous le diront aussi : l’autocensure est bien plus efficace que la censure. Et c’est ainsi qu’on en arrive à considérer, comme par inadvertance, que telle pratique jugée indigne (de nous, européens-blancs-civilisés ?) peut être acceptée chez d’autres, différents, par la religion, la peau, la langue, la « culture »…, des pratiques comme l’excision, par exemple (qui n’a rien a voir avec l’islam, précisons-le quand même). Mais, n’est-ce pas, comme « ces gens-là » ne sont pas comme nous, qu’ils sont différents, il faut accepter leurs différences, leurs traditions, leur culture. Les petites filles et les femmes africaines seraient-elles si différentes qu’elles ne ressentiraient pas la douleur, la souffrance ?

Les chantres du « vivons ensemble avec nos différences« , ces chrétiens de gauche passés par chez Rocard-le-protestant ou Delors-le-catholique, ou encore ces militants du PCF passés par la JOC, tous si semblables aux autres chrétiens, ceux de droite, oublient tout simplement une chose : au-delà de ce qui se voit et s’entend (physionomie, couleur de peau ou de cheveux, langue, habitudes vestimentaires, signes religieux ostensibles ou non, ou ostentatoires ou non), tous les humains sont différents ! Même des jumeaux monozygotes, élevés dans la même famille, ne sont pas identiques, puisqu’ils sont des individus. Nous sommes tous des individus.

Le slogan de la gauche mitterrandienne ne signifie-t-il pas, plutôt, vivons ensemble, certes, mais que ceux qui se ressemblent se regroupent entre eux, par « communautés », comme au moyen-âge, chacun sur son petit morceau de ville, à l’américaine ou à l’anglaise, en quelque sorte… et gare à qui se trompe de trottoir ?! Ne sont-ce pas ces gens-là qui ont impulsé, la main dans la main, surtout avec les représentants patentés des « communautés » protestantes et catholique, la notion de « laïcité ouverte » ? Ne sont-ce pas eux qui, pendant vingt cinq ans, ont organisé un certain relâchement sur le port de croix et médaillons ? Malheureusement, ce ne sont pas, là, les seules atteintes portées à la laïcité de l’Ecole et de l’Etat.

Décentralisation, communautarisme, privatisation

Jadis, les masses ouvrières et, plus généralement, les opprimés se tournaient vers les réseaux du PCF, et comme dans certaines régions l’emprise de l’église catholique n’était pas négligeable, il y avait un certain partage des rôles entre les deux partis. Le mécontentement trouvait une expression et une « dignité » mais, du point de vue de l’ordre républicain, il était canalisé, endigué, enlisé. Aujourd’hui, les réseaux du PCF ont le plus souvent purement et simplement disparu, laissant un vide que l’Etat voudrait combler par des « militants » sous contrôle direct de la bourgeoisie.

Ainsi, lorsque J. Chirac prétend s’opposer aux « dérives communautaires », ça sent le coup fourré, ses déclarations s’accompagnant de la mise en place des lois de décentralisation de Raffarin, suite logique de celles de Maurroy et Defferre en 1981. C’est-à-dire, démantèlement de tous les acquis ouvriers et démocratiques assis sur des textes nationaux (Code du Travail, par exemple) ; c’est-à-dire, mise en concurrence des « collectivités locales » pour le plus grand profit des multinationales. Faut-il être aveugle, politiquement, pour ne pas voir ce qui se passe ! Certes, les Corses et les Antillais ont dit « non » au projet, mais gageons que nos « démocrates laïcs » du gouvernement sauront remettre le couvert le moment venu. En attendant, Chirac a mis en place, avec les ministres de l’intérieur des gouvernements Jospin, Raffarin, Chevènement, Vaillant et Sarkozy, un Conseil Français du Culte Musulman. Conseil dont les musulmans, au départ, ne voulaient pas. Officiellement, il s’agit de mettre les musulmans sur un pied d’égalité avec les autres communautés religieuses, chrétienne et juive. Bref, il s’agirait de « faire une place à l’islam dans la république », et la commission Stasi émet beaucoup de propositions dans ce sens… En créant ce Conseil, l’Etat bourgeois français dote les musulmans d’une représentation nationale au même titre que les autres « communautés », représentation déclinée au plan régional et local.

Du point de vue de Chirac et Sarkozy, que l’UOIF ait remporté les élections audit conseil n’a aucune importance. En effet, dans le domaine de l’intégrisme, il suffit de se pencher sur les déclaration de l’Eglise de Karol Wojtyla, dit Jean-Paul II, pour comprendre que les barbus et les tonsurés sont souvent sur la même longueur d’ondes, même si en France, du fait de l’héritage du combat contre l’Eglise et contre l’Inquisition5 le langage des dignitaires catholiques a atteint une telle perfection, un tel aspect lisse, que nos « chrétiens de gauche » s’y laissent facilement prendre. Pour autant, l’Eglise catholique serait-elle devenue une force de progrès dans le monde ? Si c’était le cas, ça se saurait ! En fait, le discours de l’Eglise de France vise toujours à amortir l’effet des propos du Vatican, mais jamais à les condamner.

Comme les autres, les théologiens musulmans ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de ce double langage pour circonvenir des militants méfiants envers leur doctrine de « réforme » de l’islam, c’est-à-dire, de retour à un islam fondamentaliste (c’est, là, le seul contenu que nous ayons trouvé jusqu’ici au terme de « réforme » de l’islam). Insistons, toutefois, qu’une telle « réforme » ne gène en rien l’appareil d’Etat et sa police : aussi, ceux qui croient l’Etat gêné, se trompent lourdement et voient des adversaires là où il y a des complices. Aujourd’hui que toutes les grandes « communautés religieuses » sont dotées d’une représentation nationale et de leurs officines locales, l’Etat va pouvoir leur transférer un certain nombre d’activités, de maintien de l’ordre, diront les esprits grincheux dont nous sommes. Maintien de l’ordre dans le sens d’un barrage à toute contestation radicale qui pourrait déboucher sur un mouvement révolutionnaire. Car les communautés servent surtout à cela : mettre en place, dans la société, des corps intermédiaires dont les chefs sont respectés et craints par leurs sujets (dans une communauté, il n’y a pas de citoyen). Malheur, à qui est exclu de la « communauté » ou condamné par elle : Galilée, Spinoza et Rushdi en ont fait l’expérience !

Vient à l’esprit du rédacteur ce reportage, déjà ancien, tourné en Angleterre : on y voit un Sikh auxiliaire de la police, affublé d’un chasuble fluorescent, accompagnant des bobies dans leur patrouille d’un quartier sikh, afin d’améliorer les rapports entre la police « démocratique » -non raciste, forcément- et la « communauté » sikh issue de l’ancien empire. Ce reportage était sensé vanter les mérites de la police de proximité et d’un système « démocratique » de délation, puisque communautaire, et visant à transformer tout un chacun en auxiliaire de police. Car, en effet, ce qui domine partout dans la mondialisation capitaliste c’est la tendance au repli systématique de l’Etat sur ses fonctions régaliennes (armée, police, justice, collecteurs d’impôt… et religion). Chirac pourrait se définir, à l’égal de Bush, comme un « conservateur compatissant », le côté compatissant étant sensé atténuer les souffrances provoquées par le côté conservateur.

Aussi, tout a vocation à être privatisé, y compris ce qui relève de la solidarité et qui, dans ce pays, est assuré par des services publics. Ailleurs (et en France de plus en plus), le côté compatissant relève des organisations caritatives contrôlées par des organisations religieuses qui, le plus souvent, sont massivement pourvues en fonds publics, fonds qu’elles vont mettre au service de l’ordre, au nom de Jahvé/Dieu/Allah.

D’ailleurs, l’OCDE ayant proclamé « marchés du XXIème siècle » la santé et l’éducation, les gouvernements, en toute logique capitaliste et en s’adaptant aux situations locales, se sont-ils attelés à les privatiser. Cela nécessite tout de même des préalables : quand un service public fonctionne, il faut d’abord le saboter, le dégrader, pourrir ses conditions de fonctionnement, diviser ses personnels, tourner enfin la masse des « citoyens » contre lui pour que la demande de privatisation semble venir d’eux, pour « faire démocratique ». Les militants britanniques doivent savoir de quoi il retourne, eux qui l’ont vécu sous la botte de Thatcher.

Laïcité

Question : « après 1914 », à l’époque de l’impérialisme, peut-on s’en remettre à la bourgeoisie pour défendre les acquis démocratiques ? Non ! Mais à l’inverse (et pour répondre à l’ultra-gauche), doit-on jeter par dessus le bord tous les acquis démocratiques de la révolution bourgeoise, alors même que la bourgeoisie s’y emploie ? Dans le même sens, doit-on rayer d’un trait de plume des acquis ouvriers, au seul motif que ces acquis furent cédés par la bourgeoisie lors qu’elle était menacée de tout perdre ?

Pour être clair : doit-on aider la bourgeoisie à liquider la sécurité sociale au prétexte que la sécurité sociale permet de maintenir les travailleurs en condition d’être exploités par la bourgeoisie ?! Mais la sécurité sociale permet aussi aux travailleurs de faire autre chose que de travailler : militer par exemple, ou fréquenter les cafés chébrans de l’est parisien, au choix. La gratuité de la santé reste notre objectif : c’est un fait ! Et la liquidation de la sécurité sociale serait tout, sauf une avancée dans ce sens-là !

Idem : doit-on aider Luc Ferry à démanteler l’éducation nationale et à la privatiser, au prétexte que l’autre Ferry, Jules du XIXème siècle, était un colonialiste ? Ou aux prétextes que l’école permit jadis à la bourgeoisie d’élever le niveau de la main d’œuvre, et que l’école sert toujours à inculquer la « religion de la France » aux élèves qui lui sont confiés ? Mais l’éducation nationale permet aussi, aux travailleurs et à leurs enfants, d’acquérir des connaissances et d’ouvrir leur intelligence à d’autres domaines qu’à leur boulot. Mais l’éducation nationale permet encore, aux travailleurs et à leurs enfants, de sanctionner leurs connaissances par des diplômes se rapportant au Code du Travail et aux conventions collectives… Diplômes, conventions collectives et Code du Travail qui, tous, sont désormais attaqués… et en même temps que l’école !

Oui, l’école publique pourrait et devrait être intégralement gratuite, de la maternelle à l’université, sans aumôniers, sans le statut d’Alsace-Moselle, sans CAPES d’histoire des religions, avec l’enseignement des origines de l’homme selon les théories évolutionnistes, et non selon la Genèse (texte commun au judaïsme, au christianisme et à l’islam). Avec, enfin, éducation physique, piscine obligatoire et éducation mixte, ce qui hérisse les tenants intégristes des trois religions…, et c’est très bien ainsi.

Cette école publique impose le démantèlement des lois, décrets et circulaires anti-laïcs qui se sont multipliés depuis 1905. Car, et on l’oublie trop souvent, en 1905 la bourgeoisie est allée plus loin qu’elle ne le souhaitait en réalisant partiellement la revendication des sociaux-démocrates. Le contexte d’alors (de tensions avec le Vatican et, surtout, d’affrontements violents autour de l’affaire Dreyfus) a, en effet, contraint la bourgeoisie à concéder cette loi ; un texte où, toutefois, le maximum était prévu pour permettre à l’Eglise de sauver ses meubles. Dès cette loi votée, la bourgeoisie allait s’y attaquer : ainsi, l’Alsace et la Moselle (sous tutelle allemande en 1905) seront écartées de son champ d’application et, ici, les curés seront fonctionnaires de l’Etat ! Sous Pétain, surtout, dont le régime fut accueilli comme « une divine surprise » par la hiérarchie catholique en 1940, les atteintes à la laïcité de l’Etat et de l’école seront la règle.

On pourrait citer tous les gouvernements sous la Vème République, de droite comme « de gauche » : chacun y est allé de son petit texte pour une laïcité « ouverte », « apaisée », et etc. etc. Jusqu’à aujourd’hui où, se basant sur le financement public des établissements privés, confessionnels pour la plupart, Chirac et Raffarin préparent l’éclatement total du système, dans son ensemble. Et ceux qui osent s’opposer à un tel retour en arrière, sont illico apostrophés, traités de « laïcards », « d’intégristes laïcs », voire « d’ayatollahs de la laïcité », rien de moins !!!…

Car Chirac le sait, la laïcité de l’Etat est un principe politique : il existe ou il n’existe pas, il ne peut être nuancé. Et ceux qui glosent sur la nécessité « r-r-révolutionnaire » (comme dirait Lénine) de liquider cette exception française car « antidémocratique ! » n’émettent, entre-temps, aucune sorte de critique envers les sept monarchies accueillies au sein de l’Union Européenne des 15…, ni la moindre petite réserve sur l’existence, dans certains des états membres, de religions officielles, d’impôts ecclésiastiques, voire de délits de blasphème, délit pourtant disparu en France.

Oui, la laïcité, cet acquis, mérite d’être défendue, mais sa défense doit être subordonnée à la lutte pour le socialisme, et non pas à celle pour « une autre mondialisation ». Les militants qui se réclament (certes, de plus en plus timidement, pour certains) du marxisme ne peuvent abandonner, dans la société, comme dans leurs propres rangs, la lutte contre la religion. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de faire figurer quelques textes de Marx, Engels, Lénine et Trotsky en annexe. Car au-delà de la souplesse tactique nécessaire, ces textes reviennent sur les principes du matérialisme historique.

Marxisme

On entend beaucoup l’argument selon lequel, si l’on ne fait pas de concessions sur les « signes religieux » (quid des autres « revendications » à caractère religieux ? Silence radio !), les enfants iront à l’école privée : il faudrait donc accepter les signes…! Et, pourquoi pas, les cours à contenu variable ou facultatifs, les cantines halal ou cashères, séparées, la fin des classes mixtes…, bref : toutes ces « revendications » recoupant, souvent, les desiderata des intégristes des trois religions6 ? Entre-temps, les mêmes qui considèrent l’école comme un lieu d’endoctrinement « républicain et nationaliste » ne manquent pas de considérer qu’il ne faut pas en exclure des élèves…, car ils (elles) perdraient un moyen de s’épanouir et de se construire comme citoyens… Comprenne qui pourra !

Le terrain ayant ainsi été miné pendant 25 ans (par la prolifération tant desdits signes, que des marques et du sponsoring commerciaux des activités scolaires et parascolaires), avec sa loi Chirac vous met désormais devant le dilemme suivant : accepter les signes religieux, ou bien exclure les élèves. Dans le premier cas, les intégristes de toutes les religions auront gagné car ils peuvent déployer l’ensemble de leurs « revendication », une fois l’école privatisée de l’intérieur. Dans l’autre cas, les mêmes intégristes auront encore gagné car ils accueilleront ces élèves dans des écoles privées, financées par l’impôt public.

Quand Madelin, bon indicateur des attentes de la bourgeoisie ultra-libérale, se prononce contre la loi Chirac, ça ne fait pas de cette loi une bonne loi a contrario, mais ça nous permet d’aborder une question cruciale, celle du financement. Aussi, Madelin craint-il que ces élèves exclus du système scolaire ne se retrouvent sous la coupe d’écoles confessionnelles, financées par l’Arabie Saoudite et compagnie. S’interrogerait-il, également, sur le financement des écoles cathos ou juives ? Non, bien sûr ! Mais c’est tout de même une bonne question à poser.

En effet, ce sont bien les partisans de la privatisation de l’enseignement, sous contrôle confessionnel, qui se saisiront ce cette loi: ceux du « parti clérical », pour reprendre la dénomination de V. Hugo (et de Lénine, 60 ans plus tard).

Dans sa critique du programme d’Erfurt (cf. annexes), F. Engels nous dit, au point 5 : « Séparation complète de l’Eglise et de l’Etat. Toutes les communautés religieuses, sans exception, seront traitées par l’Etat comme des sociétés privées. Elles perdent toute subvention provenant des deniers publics et toute influence sur les écoles publiques. (On ne peut tout de même pas leur défendre de fonder, par leurs propres moyens, des écoles, quileur appartiennent en propre, et d’y enseigner leurs bêtises !) »

La question centrale de ce débat (mais que peu de militants abordent) est bien la suivante : « fonds publics à l’école publique, fonds privés à l’école privée », cette vieille revendication « laïcarde ». La responsabilité de l’Etat est de construire des écoles publiques partout, y compris en Bretagne et en Vendée (où l’enseignement catholique, majoritaire, engloutit des masses considérables d’argent public). Le rôle de l’Etat n’est pas de financer des écoles privées mais pourtant il le fait : c’est que la laïcité n’est plus sa tasse de thé, elle est devenue son problème.

Mais vivant « après 1914 », nous savons que la préservation des conquêtes démocratiques et leur extension passe par une lutte résolue pour en finir avec le système capitaliste, la bourgeoisie et son appareil d’Etat. Cette lutte ne consiste pas à « défendre la république », mais à en finir avec la république bourgeoise et la remplacer par une république socialiste : les Etats-Unis Socialistes d’Europe. Alors, et seulement alors, s’en sera fini de la République Française laïque, comme du Royaume-Uni anglican.

Encore faut-il vouloir combattre pour la révolution socialiste et construire un parti dans ce but. C’est une question pratique, et objectivement posée depuis longtemps. Le stalinisme a été un obstacle majeur sur cette voie, et ses survivants, alliés à la social-démocratie, feront tout pour continuer leur œuvre contre-révolutionnaire… Y compris, s’acoquiner avec des théologiens de tous poils et religions, du moment qu’ils présentent bien, aient un look moderne et ne s’embarrassent pas trop de considérations r-r-révolutionnaires,… n’est-ce pas ?


1. Nous pourrions faire le même constat pour ce qui est de l’hindouisme, du boudisme, etc. ; l’ensemble des organisations religieuses sont concernées

2. En effet, le délit de blasphème n’existant pas en France, certaines organisations chrétiennes intégristes, dans la mouvance de l’extrême-droite, se sont fait une spécialité de ce genre de plaintes devant les tribunaux.

3. Nous orthographions le mot avec une minuscule pour les tenants de la religion, et une majuscule pour le peuple.

4. Sur la convergence des intégrismes, « Tirs croisés – La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman – Caroline Fourest et Fiammetta Venner – Calmann-lévy – Paris – 2003. On est d’accord ou pas sur les conclusions des auteures, mais le travail documentaire et sa présentation méritent la lecture, à moins d’avoir un préjugé très favorable au religieux sous toutes ses formes…

5. Pour mémoire : l’Inquisition n’a pas disparu qui s’appelle de nos jours « Congrégation pour la doctrine de la foi »

6. Les combattants républicains de la Révolution espagnole ont encore le souvenir de ces combattants musulmans marocains enrôlés par Franco sous la bannière du Christ-Roi.

Annexes, à propos de la religion

K. Marx

« La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.

L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est une exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée des larmes dont la religion est l’auréole.

La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l’homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu’il rejette ces chaînes et cueille les fleurs vivantes. La critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense , agisse, façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l’âge de raison, pour qu’il gravite autour de lui-même, c’est-à-dire de son soleil réel. La religion n’est que le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-même. » (K. Marx, intro. de la Critique de la philosophie de Hegel – 1843-44 in Karl Marx & Friedrich Engels, Sur la religion, Editions sociales, Paris 1972, p. 42.).

F. Engels

« 5. Séparation complète de l’Eglise et de l’Etat. Toutes les communautés religieuses sans exception seront traitées par l’Etat comme des sociétés privées. Elles perdent toute subvention provenant des deniers publics et toute influence sur les écoles publiques. (ON ne peut tout de même pas leur défendre de fonder, par leurs propres moyens, des écoles, qui leur appartienne en propre, et d’y enseigner leurs bêtises !)

6. « Laïcité de l’école » tombe alors, sa place est dans le paragraphe précédent. » (F. Engels, 21 juin 1891, Critique du Programme d’Erfurt, Editions sociales, Paris 1972, p.106).

Lénine

Il serait trop long de reproduire intégralement ici (il le mériterait) le texte « Socialisme et religion » du 3 décembre 1905. (Ouvres complètes, Tome 10, Editions sociales Paris, Editions du Progrès Moscou, 1977, p.80 à 85) ou :

http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1905/12/vil19051203.htm

«  »La religion est l’opium du peuple.« . Cette sentence de Marx constitue la pierre angulaire de toute conception marxiste en matière de religion. Le marxisme considère toujours la religion et les églises, les organisations religieuses de toutes sortes existants actuellement comme des organes de la réaction bourgeoise, servant à intoxiquer la classe ouvrière.

Et, cependant, Engels a condamné maintes fois les tentatives de ceux qui, désireux de se montrer « plus à gauche » ou « plus révolutionnaires » que les sociaux-démocrates, voulaient introduire dans le programme du parti ouvrier la franche reconnaissance de l’athéisme en lui donnant le sens d’une déclaration de guerre à la religion. » (V. I. Lénine De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion. 13 (26) mai 1909. In Lénine, Ouvres complètes, Tome 15, Editions sociales Paris, Editions du Progrès Moscou, 1977, p.433).

« On s’est mis à interpréter les principes du programme d’Erfurt en ce sens que nous, social-démocrates, que notre parti considère la religion comme une affaire privée, que pour nous en tant que parti, la religion est une affaire privée. Sans engager une polémique ouverte contre ce point de vue opportuniste, Engels a jugé nécessaire, après 1890, de s’élever contre lui, non sous sa forme polémique, mais sous une forme positive. En effet, Engels, l’a fait sous la forme d’une déclaration (…) disant que la social-démocratie considère la religion comme une affaire privée en face de l’Etat, mais non envers elle-même, non envers les marxisme, non envers le parti ouvrier. ». (V. I. Lénine De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion. 13 (26) mai 1909. In Lénine, Ouvres complètes, Tome 15, Editions sociales Paris, Editions du Progrès Moscou, 1977, p.434)

« Le marxiste doit être un matérialiste, c’est-à-dire un ennemi de la religion, mais un matérialiste dialectique, c’est-à-dire envisageant la lutte contre la religion, non pas de façon spéculative, non pas sur le terrain abstrait et purement théorique d’une propagande toujours égale à elle-même mais de façon concrète, sur le terrain de la lutte des classes réellement en cours, qui éduque les masses plus que tout et mieux que tout. Le marxiste doit savoir tenir compte de l’ensemble de la situation concrète ; il doit savoir toujours trouver le point d’équilibre entre l’anarchisme et l’opportunisme (cet équilibre est relatif, souple, variable, mais il existe), ne tomber ni dans le « révolutionnarisme » abstrait, verbal et pratiquement vide de l’anarchisme, ni dans le philinistinisme et l’opportunisme du petit bourgeois ou de l’intellectuel libéral, qui redoute la lutte contre la religion, oublie la mission qui lui incombe dans ce domaine, s’accomode de la foi en Dieu, s’inspire non pas des intérêts de la lutte des classes, mais d’un mesquin et misérable petit calcul : ne pas heurter, ne pas repousser, ne pas effaroucher, d’une maxime sage entre toutes : « Vivre et laisser vivre les autres », etc. » (V. I. Lénine De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion. 13 (26) mai 1909. In Lénine, Ouvres complètes, Tome 15, Editions sociales Paris, Editions du Progrès Moscou, 1977, p.438).

A propos de la France et de l’Allemagne : « L’anticléricalisme bourgeois, comme moyen de détourner l’attention des masses ouvrières du socialisme, voila ce qui, en Occident, a précédé la diffusion parmi les social-démocrates, de leur actuelle « indifférence » envers la lutte contre la religion. Là encore cela se conçoit et c’est légitime, car à l’anticléricalisme bourgeois et bismarkien, les sociaux-démocrates devaient opposer la subordination de la lutte contre la religion à la lutte pour le socialisme(V. I. Lénine De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion. 13 (26) mai 1909. In Lénine, Ouvres complètes, Tome 15, Editions sociales Paris, Editions du Progrès Moscou, 1977, p.442).

Trotsky

Contexte : J. Burnham, une de responsable du courant petit bourgeois du SWP des USA ayant comparé le matérialisme dialectique à une religion, LT lui répond dans une lettre ouverte et aborde nécessairement la question de la religion : « Ou peut-être voulez-vous dire que la religion n’a aucune importance politique ? Qu’il serait possible d’être en même temps un homme religieux et un communiste conséquent, un combattant révolutionnaire ? Il est peu probable que vous vous risquiez à proférer une pareille affirmation. Evidemment nous nous comportons avec prudence vis-à-vis des préjugés religieux d’un travailleur arriéré. S’il désire combattre pour notre programme nous l’acceptons comme membre du parti. Mais en même temps notre parti l’éduquera avec persistance dans l’esprit du matérialisme et de l’athéisme. (…) Dans la bourgeoisie instruite il y a pas mal de gens qui ont rompu individuellement avec la religion, mais ils gardent leur athéisme exclusivement pour leur consommation personnelle. Ils pensent en leur for intérieur et disent souvent en public qu’il est utile au peuple d’avoir une religion. » (Lettre ouverte à Burnham. 7 janvier 1940. In Défense du marxisme, EDI, Paris 1976, p. 163)

« La discussion a révélé indiscutablement à l’intérieur du Parti un heurt entre une tendance petite-bourgeoise et une tendance prolétarienne. La tendance petite-bourgeoise démontre son désarroi en tentant de réduire le programme du parti à la petite monnaie des « problèmes concrets ». La tendance prolétarienne s’efforce, au contraire, de ramener toutes les questions partielles à une unité théorique. Le problème pour le moment n’est pas de savoir dans quelle mesure tel ou tel membre de la majorité (du SWP, NdR) applique consciemment la méthode dialectique. Ce qui est important c’est que la majorité dans son ensemble s’efforce de poser les questions de façon prolétarienne et, en raison de cela, tende à assimiler la dialectique qui est « l’algèbre de la révolution ». Les opposants, m’a-t-on dit, saluent par des éclats de rire la mention même du mot « dialectique ». Ils ont bien tort. Ce procédé indigne ne servira à rien. La dialectique du processus historique a plus d’une fois déjà cruellement puni ceux qui tentaient de s’en moquer. » (D’une égratignure au danger de gangrène. 24 janvier 1940. In Défense du marxisme, EDI, Paris 1976, p. 192)